Edouard
VUILLARD

(1865 - 1940)

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La couturière à l'étoffe mauve, effet de nuit, 1890

Pastel et fusain sur papier, cachet de l'atelier Lugt 909c en bas à gauche
26.50 x 9 cm

Provenance : 
Atelier de l’artiste 
Collection Thadée Natanson, Paris 
Racheté par Vuillard en 1908  
Misia Sert, 1910 
Succession Misia Sert

Certificat d’inclusion dans le supplément du catalogue raisonné des peintures et pastels d'Edouard Vuillard établi par le Comité Vuillard en date du 6 septembre 2019.

 

Cette oeuvre d'Edouard Vuillard appartenait au couple mythique formé par Misia et Thadée Natanson. Le couple séparé, Misia n'obtint pas cette oeuvre au moment du partage, ce qui la navra. Son créateur Edouard Vuillard racheta l'oeuvre à Natanson pour l'offrir à son amie, un geste éminemment symbolique de la part de celui que l'on a toujours pensé amoureux éperdu de Misia. 

 

« Misia est un monument apporté d'un pays lointain à Paris, comme l'obélisque, et placé dans l'axe du goût français comme l'aiguille de Louxor l'est dans l'axe des Champs-Élysées.»

La formule de Paul Morand est aussi célèbre qu’incontournable aussitôt que l’on souhaite introduire Misia à ceux de notre temps qui ne la connaitraient pas. Mieux encore, elle est juste. Marie Godebska, Misia Natanson, Mme Edwards et Misia Sert... sont autant de versions de la muse mécène, l’admiratrice adulée des artistes, qu’ils soient musiciens, écrivains, danseurs ou peintres évidemment. Madame Verdurinska, ainsi la nommait parfois Coco Chanel non sans une pointe de perfidie à l’égard de son amie. Dire qu’elle servit de modèle à Proust pour l’un, et même plusieurs personnages de La Recherche suffirait-il à rendre à Misia la portée de son empire sur la vie culturelle et artistique française de la Belle époque et au delà ?

Née en 1872 d’un père d’origine polonaise et d’une mère belge, ses ascendants semblent déterminer ses passions : un père artiste, sculpteur, fils et petit-fils d’écrivain, et une mère, qu’elle ne connaîtra pas, mais qui était elle-même issue d’un génial violoncelliste. La jeune Marie est naturellement portée vers la musique. Pianiste virtuose ayant fait ses classes auprès de Gabriel Fauré, elle est un peu trop émancipée pour son milieu, son époque. Toute jeune, elle se voit vivre seule, délivrée des carcans sociaux qui l’oppressent et donne des leçons de piano pour quelques élèves. Bientôt, elle épouse Thadée Natanson, qui a fondé avec son frère la Revue blanche, périodique littéraire et artistique portant les principaux débats idéologiques du moment et auquel collaborent les intellectuels et artistes marquants de la fin du XIXème siècle : Mallarmé, Apollinaire, Fénéon, Mirbeau, Gide, Jarry, Lugné-Poe, Toulouse-Lautrec, Bonnard, Vuillard, Vallotton... Tous ou presque deviennent les amis de Misia, succombent à son charme, lui dédient des poèmes, la prennent pour modèle de leurs tableaux. Vuillard en particulier, est sensible plus que les autres à l’aura de Misia. On dit qu’il en fut profondément épris. Faute de concrétiser cette passion, il se fit l’ami fidèle et le confident de la femme adorée.

Renoir peint aussi Misia aux cheveux relevés, laissant deviner la généreuse poitrine sous l’ample col de la robe. Bonnard, Vallotton, Toulouse-Lautrec, chacun se laisse séduire par le côté de Misia qu’il goûte le plus, la muse ayant tout autant en elle de douceur domestique que de glaçante féminitude, que d’esprit canaille, cette infinie complexité la rendant unique et irrésistible aux yeux des artistes. Tandis qu’elle se sépare de Natanson, elle s’écarte un peu du premier groupe d’artistes qu’elle affectionne, celui de la Revue blanche dont les heures sont d’ailleurs comptées. Remariée en 1905 au riche homme d’affaires et magnat de la presse Edwards, elle continue cependant de les soutenir, à la fois financièrement et en portant l’estime qu’elle leur voue parmi le tout Paris dont elle est devenue l’une des reines incontestée.

Sa jeune rivale Lantelme lui ayant enlevé son second mari sans espoir de retour, Misia à nouveau séparée rencontre le troisième homme de sa vie, le peintre José Maria Sert, un flamboyant espagnol. Un autre cercle artistique se forme alors autour d’elle, en grande partie rayonnant autour des Ballets Russes, qui conjuguent avec brio musique, danse et peinture dans un esprit de modernité au parfum de scandale. Ainsi, Diaghilev, Nijinsky, Stravinsky, Cocteau, Picasso et Satie dans une certaine mesure... sont les nouveaux amis de Misia. Et la talentueuse Coco Chanel, qui console Misia lorsque Sert finit par se détourner d’elle mais ne laisse pas pour autant de lui montrer une certaine forme de rivalité.

Disparue en 1950, Misia laisse une image morcelée ; celle d’une muse enjôleuse, inspirante, ensorcelante, d’une bienfaitrice autocratique des arts de son temps, celle d’une femme amoureuse et blessée, tour à tour exquise et impérieuse, fragile mais indépendante, égocentrique et généreuse. Chaque portrait d’elle nous en dévoile une facette. Pourtant son image est insaisissable, et pas seulement à cause du truchement de la peinture, le pinceau donnant à ses traits les caractéristiques chères à ceux qui la prennent pour modèle. Les photographies, les témoignages, ne font qu’entretenir l’énigme de son attraction. Il nous manque le son de sa voix, son subtil toucher au piano, sa démarche, la vivacité de son esprit et jusqu’à son sillage, enfin, l’essence des choses qui sont mortes avec elles et qui en faisaient cet être unique et spécial, propice à inspirer autour de soi de si vifs sentiments. En sa légende, Misia incarne le mystère impénétrable de la féminité, aux rivages duquel l’on est sans cesse tenté d’aborder, irrésistiblement.

Giulia Pentcheff